
Chapitre 1 — L’Arrivée d’Aiden
Émilie
Les journées se ressemblent tellement que je finis parfois par les confondre, comme si je vivais dans une boucle silencieuse où seules les lumières de mon écran changent un peu la couleur du temps. Mon appartement n’est pas grand, mais il a cette façon d’occuper trop d’espace dans ma tête. Les murs blancs, les affiches punaisées un peu de travers, le lit défait, les tasses oubliées sur le bureau… Tout semble figé dans un équilibre précaire que je n’ai jamais vraiment réussi à maîtriser.
Chaque soir, je m’installe dans cette bulle artificielle que crée la lumière bleutée du moniteur, une bulle où je me sens à la fois protégée et terriblement exposée. Le ronronnement de l’ordinateur commence avant même que je ne le touche, comme s’il savait que j’allais encore lui confier quelque chose. Je me glisse sous une couverture, mes doigts caressant machinalement le clavier, et pendant un instant, le dehors s’efface : la pluie contre les vitres, les bruits étouffés de l’immeuble, les doutes qui s’accrochent à mes pensées. Tout disparaît.
Je n’attends jamais rien de particulier, juste ce moment étrange où la réalité se dissout derrière les pixels et où ma solitude devient un peu plus supportable. Les réseaux, les discussions éparses, les likes qui brillent et s’éteignent comme des lucioles… C’est dérisoire, et pourtant, c’est là, dans ces instants suspendus, que j’ai parfois l’impression d’exister le plus.
Et puis, ce soir-là, un nom apparaît.
AidenStorm.
Un pseudonyme comme tant d’autres, et pourtant, je sens un frisson me parcourir, sans que je comprenne vraiment pourquoi. Une curiosité discrète, une attirance légère mais bien réelle, comme si quelque chose en moi reconnaissait un écho lointain. Je clique.
Un message s’ouvre.
Aiden : On dirait que tu es une habituée des nuits silencieuses. Moi aussi.
Je reste immobile un moment, les mains suspendues au-dessus du clavier, étonnée de la facilité avec laquelle sa phrase me touche. J’entends presque le rythme de mon cœur changer, juste assez pour que j’en prenne conscience. Ce n’est rien, juste quelques mots, mais ils ont une énergie différente, un ton que je ne parviens pas à définir.
Je réponds avant de réfléchir davantage, comme guidée par quelque chose que je ne contrôle pas.
Émilie : Et toi, tu es un habitué des silences qui résonnent ?
Quand mon message part, je retiens mon souffle. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Peut-être parce qu’il y a, dans ce premier échange, cette sensation d’ouvrir une porte que je ne pensais pas franchir ce soir.
Sa réponse ne tarde pas.
Aiden : Peut-être. Mais les silences ont parfois des choses à dire, tu ne crois pas ?
Je souris malgré moi.
Il y a une profondeur étrange dans ses mots, une manière de dire sans vraiment se dire, une invitation presque imperceptible à aller plus loin. C’est subtil, délicat, et terriblement déstabilisant.
À partir de cette nuit-là, tout change doucement.
Jour après jour, message après message, nos échanges deviennent un rituel. Je découvre chez lui une lucidité presque troublante, une façon de me répondre comme s’il lisait ce que je ne tape pas, ce que je retiens par habitude, par prudence, par peur aussi. Il pose des questions simples, mais chaque fois, elles semblent viser juste, comme si elles cherchaient l’endroit exact où se cache ma vérité.
Un soir, après une journée longue et un peu vide, quelque chose en moi cède.
Je tape ce que je n’ai encore jamais confié à personne.
Émilie : Parfois, j’ai l’impression que ma vie réelle se résume à ce que je partage ici. Comme si tout ce que je faisais en dehors de cet écran n’avait pas vraiment de poids.
Dès que j’envoie le message, le silence me frappe.
Je fixe l’écran, prise entre le soulagement d’avoir parlé et la peur d’être allée trop loin. Le curseur clignote, implacable, comme un battement de cœur qui attend une réponse.
Et puis elle arrive.
Aiden : Ce n’est pas parce que c’est numérique que ce n’est pas réel. Parfois, ce qu’on partage ici est plus honnête que ce qu’on ose dire là-bas.
Je relis ses mots plusieurs fois.
Chaque lecture me touche davantage.
C’est comme s’il avait mis en lumière quelque chose que j’essayais d’éviter depuis longtemps.
Je respire profondément, puis je tape sans trop réfléchir, portée par un élan que je ne m’explique pas totalement.
Émilie : Et toi ? Qu’est-ce que tu n’oses pas dire là-bas ?
Et cette fois, c’est moi qui attends.
Le souffle suspendu.
Le cœur trop vif.
L’impression étrange d’avoir franchi une ligne invisible.
Je ne sais pas ce qu’il va répondre.
Je ne sais même pas s’il va répondre tout court.
Mais je sens que ce moment compte.
Et c’est peut-être ça qui m’effraie le plus.