Couverture de Après la pluie

Extrait

Après la pluie

Chapitre 1, le départ

Je suis partie le lendemain de notre histoire. Non pas pour le retrouver, ni même pour l'oublier. Je suis partie parce que je n’arrivais plus à vivre entre ces murs, parce qu’il m’était impossible de trouver un endroit où poser les yeux sans ressentir son absence. L’air était devenu irrespirable ; chaque inspiration me ramenait à lui, à nous, à notre histoire.

Pendant cinq ans, j'avais aimé un homme comme je ne pensais pas qu'il soit possible d'aimer. Notre histoire avait dépassé tout ce que j'avais connu. Nos corps se reconnaissaient naturellement. Sa peau semblait avoir appris à détecter la mienne. J'avais besoin de respirer son odeur comme d'autres ont besoin de respirer l'air du large. Près de lui, le monde devenait plus doux, plus reposant. Nous nous rendions meilleurs. Nous riions davantage. Nous vivions davantage. Je croyais être sa clé. Il croyait avoir trouvé la femme faite pour lui. Nous nous aimions avec une intensité qui nous dépassait. Mais parfois, l'amour ne suffit pas… Nous étions condamnés à être trop souvent séparés. Chaque retrouvaille ressemblait à une naissance. Chaque départ ressemblait à un deuil. Nous avions résisté aussi longtemps qu’il nous avait été possible de le faire. Mais un jour, celui que j'aimais plus que tout décida qu’il ne voulait plus souffrir. Il quitta ma vie parce qu'il m'aimait trop. Je le laissai faire parce que je ne pouvais faire autrement. Depuis, je survivais.

Je n'avais plus de refuge. Mon appartement était devenu un musée de nous. Chaque objet semblait s'être ligué contre moi. Sa tasse préférée attendait encore près de l'évier. Son écharpe accrochée à l’entrée me narguait tous les matins. Son parfum persistait sur les coussins avec une cruauté des plus insolentes. Il n'existait plus un seul endroit où je pouvais poser les yeux sans qu’il y apparaisse ; le canapé où nous nous étions endormis des centaines de fois, la fenêtre devant laquelle je l’attendais lorsqu’il finissait trop tard, la place vide à côté de ma brosse à dents… Même la lumière du matin me rappelait la façon dont il ouvrait les volets avant de venir se recoucher quelques minutes contre moi.

Je découvrais que mes souvenirs vivaient dans les choses les plus ordinaires. Je passais alors mes journées à éviter ce qui avait été notre vie ; je ne m'asseyais plus à ma place, je changeais de trottoir pour ne pas passer devant notre boulangerie, je faisais mes courses dans un autre quartier, je coupais la radio dès qu'une chanson menaçait de me ramener à lui. Je devenais étrangère à mon propre quotidien. Et malgré tous mes efforts, il était partout.

Le plus difficile n'était pas de penser à lui. Non, le plus difficile était de ne jamais réussir à penser à autre chose. Il occupait chaque seconde de mon esprit. Je me réveillais avec lui, déjeunais avec lui, passais ma journée avec lui. Il n'existait plus un instant où mon cœur acceptait de me laisser tranquille. Je n'arrivais même plus à pleurer. À la place, il restait une douleur immense installée au milieu de ma poitrine… Elle respirait à ma place, ou plutôt elle m'empêchait de respirer.

J'avais toujours cru que le manque de quelqu'un n’était qu’une simple image abstraite. Je découvrais qu’il pouvait devenir une sensation physique. Il serrait la gorge, écrasait les côtes, coupait l'appétit, volait le sommeil. Je me réveillais chaque nuit avec cette certitude absurde que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Pendant quelques secondes, je tendais presque la main vers le côté gauche du lit. Puis la réalité revenait, brutale, définitive. Alors je restais immobile à fixer le plafond. J’attendais que les minutes passent.

Je ne voulais pas mourir, évidemment que non… mais je n'avais plus l'énergie de continuer ainsi. Je voulais vivre, mais pas en souffrant comme ça, pas avec l'impression qu'on m'avait enlevé une partie de moi sans anesthésie. J'avais l'impression de saigner de l'intérieur. Je n'arrivais pas à refermer cette blessure. Je me sentais privée de tout ce qui faisait ma force.

Le matin de mon départ, je n'avais aucun projet, aucun itinéraire. J’ouvris un vieux sac. J'y mis quelques vêtements, un carnet vierge, un crayon, deux romans que je ne lirais probablement pas, une gourde. C'était tout. Je ne cherchais pas un nouveau départ. Je cherchais une issue. Je voulais rouler assez loin pour que mon cœur cesse enfin de hurler. Je voulais que le vent emporte un peu de lui, qu'il m'arrache son prénom de mes pensées, qu'il me vide de cette douleur. Je voulais redevenir quelqu'un qui respirait sans peine. Je ne savais pas où aller. Je savais seulement que si je restais une journée de plus ici, je finirais par imploser.